LES EXCENTRIQUES
ARTHUR CRAVAN - INTRO ET SOMMAIRE
Arthur Cravan
Vivant
Un round avec Cravan

 

 


FABIAN LLOYD
VOYAGE
PEINTURE
MAINTENANT
POESIE
BOXE
AMOUR
GUERRE
CALACA
VIVANT
Un entretien exclusif avec Arthur Cravan.


VIVANT!
ARTHUR CRAVAN POETE-PUGILISTE


Arthur Cravan, escroc, voyou, ange et noceur, neveu d'Oscar Wilde, poète aux cheveux les plus courts du monde, champion de France poids lourds, nous a donné, quoique porté disparu au Mexique, rendez-vous au bar du Styx, où se retrouvent poètes, marlous et boxeurs.
Difficile de le manquer : deux mètres, cent vingt kilos, visage de marbre, yeux vides de regard, il arbore une chemise noire, lacérée pour laisser voir les tatouages obscènes tracés à l'encre rouge sur sa peau blême.

- Parlons de littérature...
- Je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère de beaucoup, par exemple, la boxe à la littérature. Toute la littérature c'est : ta, ta, ta, ta, ta, ta... Je regrette que le choléra n'ait pas emporté à trente ans les grands poètes, ce qui leur eut épargné une vie mesquine.

- Pourtant vous admirez Arthur Rimbaud, ou Oscar Wilde...
- Oscar Wilde avait l'air d'un éléphant. Je l'adorais parce qu'il avait l'air d'une grosse bête; je me le figurais chier simplement comme un hippopotame... Poétiquement, je me le représentais, dans la folie du vert de l'Afrique et parmi la musique des mouches, faire des montagnes d'excréments. Seuls les lourds sont exceptionnels. A preuve Balzac, Beethoven... Je me fous de l'art mais si j'avais connu Balzac, j'aurais essayé de lui voler un baiser.

- Alors l'art, comme la boxe, est une affaire de poids?
- L'art, l'art, ce que je m'en fiche de l'art! Merde! Nom de Dieu! L'art ne vit plus que de vols, de roublardises et de combinaisons... La fougue est calculée... La tendresse remplacée par la syntaxe et le cur par la raison... Il n'y a pas un seul artiste noble qui respire... Cent personnes vivent du faux nouveau. Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l'on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. Je m'exaspère lorsque je suis devant une toile et que je vois, quand j'évoque l'homme, se dresser seulement une tête. Où sont les jambes, la rate et le foie? La seule critique que l'on puisse faire de ces tableaux c'est qu'on n'a pas envie de sauter au cou d'aucun des artistes.

- Et le vrai nouveau serait..?
- Ah! une peinture ou une musique qui serait simplement voyou. Où est l'audace de peindre un acrobate ou un chieur? J'estime qu'une rose faite avec nouveauté est beaucoup plus démoniaque. Mais on n'a jamais trouvé un artiste pendu devant une rose... Il faut absolument vous fourrer dans la tête que l'art est aux bourgeois et j'entends par bourgeois : un monsieur sans imagination.

- Que placez vous au coeur de l'art, de la poésie?

Cravan abat un poing de champion du monde sur la table et mugit:
- La beauté, bougre d'idiot! Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits: il est si beau. Allez courir dans les champs, traverser les plaines à fond de train comme un cheval ; sautez à la corde et, quand vous aurez six ans, vous ne saurez plus rien et vous verrez des choses insensées.

- Poète ou boxeur, pourquoi ne pas choisir?
- Quand on la chance d'être une brute, il faut savoir le rester. Si j'ai peut-être une petite qualité comme poète, c'est que j'ai justement des amours fous, des besoins immodérés; je voudrais voir le printemps du Pérou, avoir l'amitié d'une girafe... Je voudrais être à Vienne et à Calcutta. Prendre tous les trains et tous les navires, forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats... Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux. Mille âmes habitent un seul corps.

- La poésie naîtrait d'une alchimie du corps et de l'âme?
- Le génie n'est qu'une manifestation extravagante du corps. La première condition pour un artiste est de savoir nager. L'art n'est pas une petite pose devant le miroir. La peinture, c'est marcher, courir, boire, manger, dormir et faire ses besoins. Vous aurez beau dire que je suis un dégueulasse, c'est tout ça. Un bon conseil : prenez quelques pilules et purgez votre esprit; baisez beaucoup ou encore entraînez-vous à outrance : lorsque vous aurez cinquante centimètres de tour de bras peut-être serez vous enfin une brute, si vous êtes doué...

- Vous êtes le personnage principal d'un roman récent, "Double Cur". Cela vous flatte-t-il?
- Ce livre a certainement sa place dans la surproduction contemporaine... Mais comment ferais-je pour me prendre au sérieux? Dire que, tous tant que nous sommes, nous ne rions pas sans discontinuer...

- Le scandale qui entourait Wilde ne doit pas être pour vous déplaire?
- Tout grand artiste a le sens de la provocation. La gloire est un scandale.

- Vous ne croyez pas qu'elle vient avec l'effort, le travail?
- Mais il faut vingt ans pour le faire, mon pauvre, et si tu atteins à la gloire tu seras alors laid comme un homme. J'ai toujours essayé de considérer l'art comme un moyen et non comme un but. J'aspire au succès car je sens que je saurais drôlement m'en servir et je trouverais amusant d'être célèbre... Je me montrerais tous les soirs en cache-sexe dans une revue de music-hall. Allllright!

Le poète pugiliste se lève. Ses longues jambes ont besoin de mouvement. Comme nous lui demandons s'il a un dernier mot à nous dire, il hausse ses épaules poétiques.

- Je tiens à informer vos lecteurs que je recevrai avec plaisir tout ce qu'ils trouveront bon de m'envoyer : pots de confiture, mandats, liqueurs, timbres-poste de tous les pays, etc., etc. En tout cas chaque cadeau me fera rire.

Ainsi parle Arthur Cravan.
On trouvera trace de ses mots dans les cinq numéros de "Maintenant", revue littéraire, dont il fut le directeur et l'unique collaborateur entre avril 1912 et avril 1915 (L'école des lettres - Seuil).

Entretien réalisé le 15 juin 2001
par Emmanuel Pollaud-Dulian,
à ses risques et périls.
Publié par manuscrit.com.
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VIVANT

 

 
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